Conférence du cosmologiste Jean-Philippe Uzan sur Masse

Des masses de M. Masse

Quand on pense BD, on pense tout de suite “bulles”. Mais quand on pense bulles”, on pense aussi tout de suite “univers”. Enfin, certains pensent tout de suite “univers” et ces certaines personnes, qui n'en sont pas pour autant certaines, errent en général dans des instituts comme celui où nous sommes réunis ce soir. En effet, on s'autorise à penser, dans des milieux autorisés, que dans certains modèles de l'univers primordial, notre univers ne serait qu'une bulle, une bulle d'univers contenant néanmoins un espace infini et en expansion. Certains de ces univers contiennent des bandes dessinées comme celle de Monsieur Masse, qui nous parlent de l'univers, de nous donc. Si cela était nécessaire, on aurait découvert un nouveau principe pour déceler les mystères de l'univers: le principe bédéthique, qui enrichirait la batterie existante des principes: cosmologique, anthropique, holographique. Cette bande dessinée est donc hautement subversive puisqu'elle va insuffler subliminalement à des générations d'adolescents l'idée sulfureuse que l'univers est une bulle d'univers de bulles.

Les bulles de Monsieur Masse sont d'ailleurs d'une texture similaire à ces bulles d'univers. On ne peut pas les aborder en béotien. Le lecteur se doit d'avoir été initié, par exemple par une lecture assidue d'Achille Talon et nous sommes dès les premières pages plongés non point dans de la science-fiction ou de la vulgarisation mais dans l'univers de la science-diction (pour paraphraser le maître Achille en personne).

Commençons à regarder le texte de plus près. L'œil aguerri du scientifique (moi en l'occurrence) décelle une confusion profonde, surtout pour un ouvrage dont l'acteur principal est la gravitation. En effet, cet ouvrage est signé “Masse”. Je trouve cela personnellement très léger. Mais bon, revenons à nos moutons. S'agit-il de masse inerte ou de masse grave? Quelle importance pourriez-vous me dire. Tout cela est équivalent, enfin presque. Et c'est vrai mais à 10-13 près seulement. D'ailleurs certains ici travaillent à le vérifier dans le moindre détail. Encore un principe, d'équivalence cette fois. Mais la subtilité ne peux pas échapper à l'auteur et aux spécialistes de gravitation. Ainsi, dans un ouvrage de fond sur un sujet grave et qui ne laisse pas le lecteur inerte, la confusion devient insoutenable. Cette signature nous invite à penser, avant même d'ouvrir le livre, que pour une masse, il doit y avoir dans ce récit une recherche des origines, légitime dès que l'on parle de l'univers. La gravitation parce qu'il y a masse, ou plutôt masse parce qu'il y a gravitation. La solution se trouve bien sûr dans la confession d'un trou noir: “ je crois à la gravitation parce que je crois d'abord à ce que je mange” (cela m'a bien fait rire dix minutes au moins, je dois l'avouer).

Pour nous, théoriciens, c'est presque la même chose, “nous croyons à la gravitation, parce qu'elle nous fait manger”. Mais plus important, on peut, ou on doit, y croire aussi parce que la muse de tonton Georges nous rappelle que “La loi de la pesanteur est dure mais c'est la loi”, un enseignement dont un trou noir, même peu callipyge, aurait dû se souvenir. Argument d'autorité, mais quelle autorité !

Ensuite, une erreur de forme inconcevable. Plus que de forme, de format. Les bulles ont des dimensions d'années-lumière, tout du moins selon ce que prétend Monsieur Masse. Mais moi, je mesure. Ça c'est la science! Cet ouvrage ne fait pas plus d'une nanoseconde lumière de côté. Soit une nanoseconde lumière carrée pour toute surface. Comment imaginer qu'un ouvrage aussi minuscule en taille puisse contenir les secrets de l'univers. A moins que Monsieur Masse croit fermement dans le principe holographique. Mais alors pourquoi mettre des pages à l'intérieur de la BD ? La couverture aurait dû se suffire à elle-même. Je pense que Monsieur Masse devra s'expliquer sur ce point, à moins que la faute de ne pas avoir édité un ouvrage à l'échelle, ce qui est bien sûr très mauvais pour les étudiants, incombe à son éditeur, qui doit avoir des raisons économiques que la raison ne connaît pas. Pour le chercheur, le texte de Monsieur Masse apparaît d'abord comme un blague de potache, une très bonne blague de potache, un patchwork de phrases que plusieurs d'entre nous auraient pu écrire, mais pas toujours dans le même ordre. Il est donc important à ce point de mon intervention de m'adresser à vous, Mesdames et Messieurs les journalistes, mais aussi aux éditions Glénat. Ce livre ne peut pas être décrypté par le premier lecteur venu sans se procurer l'appendice qui y manque. Ce dernier, bien connu des étudiants et des fadas du cosmos, a en effet été publié en 2005, précédant, tels quelques chapitres de l'Encyclopédie de Tlön, l'oeuvre elle-même. Alors je l'ai apporté et je profite de votre présence à tous pour démontrer que les deux ouvrages ne peuvent pas être vendus l'un sans l'autre. Prenons quelques exemples. Chez Monsieur Masse, je lis “la matière noire serait constituée de WIMPs”. WIMP. Bon, je dois chercher au Chapitre 7, page 403. Là je lis “Le modèle de matière noire froide suppose que cette matière est constituée de particules appelées WIMP”. Bien sûr cela n'explique rien. Je vous passe donc la description technique du WIMPs mais notez que c'est de la matière noire FROIDE, ce qui invalide de façon triviale le “et même du Wimpy”, jeu de mot commercial que j'aurais adorer trouver moi-même. Bien que, finalement, froid ou chaud, cela reste toujours aussi indigeste. Le Wimpy bien sûr! Monsieur Masse nous enseigne que “l'univers serait gonflé d'une énigmatique énergie noire, responsable de l'emballement de l'inflation.” Alors oui, “inflation” nous oblige à nous réferrer au chapitre 8 qui nous apprend, page 427 que “L'inflation est une phase d'expansion accélérée”. Mais le lecteur qui veut comprendre ce que Monsieur Masse a en tête doit se payer la lecture de 80 pages, sans image! Une phase d'expansion accélérée qui s'emballe. Un tel excès d'accélération, de suraccélération n'est clairement bon ni pour l'univers ni pour vos finances, comme on le comprend quelques bulles plus loin. L'énergie noire, quant à elle, est traitée chapitre 12. Ah oui, nous, nous préferons dire l'énergie sombre, quel pinaillage me direz-vous (mais dans notre métier, il faut pinailler, c'est essentiel). L'énergie est sombre et la matière est noire, comme les trous, ce qui fait que ce n'est pas un sujet bien clair, voire plutôt flou. La véritable solution de l'interrogation surprise de récrée, pas si facile d'ailleurs, se trouve quant à elle détaillée dans une section laconiquement baptisée “Horizons”. Bref, je pourrais continuer comme cela pendant plusieurs heures car, vous en êtes maintenant convaincus, vous ne pouvez pas comprendre Monsieur Masse sans cet autre texte fondateur. J'espère que vous n'oublierez pas de le souligner à tous les lecteurs: “A lire ensemble donc”. Je l'admets les illustrations sont bien meilleures dans la version de Monsieur Masse, bien que certaines de nos courbes soient plutôt bien roulées, même si cela reste  essentiellement de la ligne claire. Cela pourrait être un bon sujet de collaboration. Si Monsieur Masse pouvait revisiter nos courbes.

Comme vous êtes de gentils journalistes, que vous aimez les bulles et que comme le sheriff vous vous sentez perdu dans le multivers, je vous conseille aussi le très bon, pour ne pas dire l'excellent, guide du multivers. Bon, je m'arrête là car j'entends déjà les mauvaises langues (surtout du côté de mes collègues, mais pas seulement) qui vont m'accuser d'un détournement de promotion. Nous sommes là pour parler du livre de Monsieur Masse, mais bon ces livres existent aussi en version pour enfants, qu'on se le dise. Plus important, ne peut-on imaginer, rêver que la BD de Monsieur Masse devienne la première bande dessinée à recevoir un prix du livre d'astronomie. Et hop, un nouveau record mondial pour la France!

Le hold-up, ce n'est bien sûr pas celui des secrets inviolables de l'univers, mais le détournement avec goût de la connaissance scientifique. On écrivait d'Italo Calvino, après la sortie de Cosmicomics, qu'il avait tout lu, d'Einstein à Jakobson et de Hegel à la cybernétique. Il semblerait que Monsieur Masse ait lui aussi tout lu, de Science et Vie à Cosmologie Primordiale (une fois de plus, pour être sûr que vous n'oubliez vraiment pas). Le hold-up est donc celui du détournement de la cosmologie. En comparant aux écrits de Calvino, cela nous prouve, si besoin était encore nécessaire, que la connaissance de l'univers a énormément progressé depuis 1965, pas seulement dans les laboratoires mais aussi chez l'honnête homme. Pour conclure, quel titre pourrions-nous décerner à Monsieur Masse. Difficile question qui m'a occupé pendant plusieurs nuits. La lumière m'est venue grâce à Alfred Jarry. En relisant les Gestes et Opinions du Docteur Faustroll, je suis retombé sur cette explication scientifique de fond concernant la gravitation: « La science actuelle se fonde sur le principe de l'induction : la plupart des hommes ont vu le plus souvent tel phénomène précéder ou suivre tel autre, et en concluent qu'il en sera toujours ainsi. […] Au lieu d'énoncer la loi de la chute des corps vers un centre, que ne préfère-t-on celle de l'ascension du vide vers une périphérie, le vide étant pris pour unité de non-densité, hypothèse beaucoup moins arbitraire que le choix de l'unité concrète de densité positive de l'eau? » Il n'y a donc pas de doute possible. Le texte de Monsieur Masse est une pathaphore novatrice qui lui vaudrait, à mon humble avis, le titre de docteur es 'pataphysique de l'université Paris VI, avec mes félicitations à l'unanimité.

Malheureusement, sous la pression de la politique de Shangaï, notre université a délaissé cette discipline depuis plusieurs décennies, passant outre les conclusions du docteur Faustroll lui-même qui, je vous le rappelle après avoir calculé la surface de Dieu, concluait “La 'pataphysique est la science”. Le monde est bien triste, alors lisons le livre de Monsieur Masse pour nous rappeler que ce qui compte finalement c'est ce qui est grave, au sens premier du terme, et qui nous donne enfin la preuve irréfutable que l'imaginaire est bien du côté de la science. Alors, vive la science, vivent les bulles!

Paris, le 13 septembre 2010
Jean-Philippe Uzan

 
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